Delacroix au Louvre : la fadeur face à l’artiste romantique

Le titre de cet article peut paraître énigmatique, mais il reflète parfaitement mes sentiments en visitant l’exposition monographique au sobre nom « Delacroix » qui se tient jusqu’au 29 juillet au Louvre. Elle sera au MET à partir de septembre.

J’adore visiter le Louvre en nocturne, on y trouve un charme particulier absent en journée : le sentiment d’avoir les œuvres pour soi sans être piétiné par les touristes. C’est le moment parfait pour découvrir les expositions que nous concocte le plus grand musée du monde : aucune queue, aucune attente, aucune sensation d’étouffements : les toiles s’offrent à notre regard toutes nues. C’est donc dans cet état d’esprit très favorable que je « poussais les portes » de l’exposition dont j’avais entendu beaucoup de bien sur les réseaux sociaux. Commençons par vous la présenter.

Une exposition riche : le plaisir de revoir les chefs-d’œuvre familiers.

Plutôt bien agencées, les salles nous permettent une déambulation entre les carnets du peintre, ses croquis et ses toiles. Les commissaires ont opté pour un déroulement chronologique, très classique pour une monographie, et annoncé dans le sous-titre « 1798-1863 ». Ainsi les premières salles sont dédiées au début de l’Oeuvre de l’artiste. Nous y contemplons un mélange de peintures d’histoire, de carnets d’études personnelles, quelques peintures annonçant l’orientalisme à venir le tout sous des influences michelangelesques manifestes allant parfois jusqu’à la citation assumée. La manière de poser la peinture sur la toile si spécifique à Delacroix, avec une matières épaisse, peu de glacis et des couleurs chatoyante apparaît déjà.

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Dante et Virgile aux Enfers, E. Delacroix, 1822, huile sur toile, 189×241, Louvre (la figure de droite avec le drapé est une citation et un hommage aux personnages visibles dans la chapelle Sixtine peinte par Michel-Ange)

Le romantisme est, bien évidemment, ambiant. Une salle entière consacrée à la suite

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Faust et Méphistophélès galopant dans la nuit du sabbat
(Faust et Méphistophélès galopant dans la nuit du sabbat)
(1828) planche 16 de Faust par Johann Wolfgang von Goethe, E Delacroix, publié par Charles Motte, Paris, 1828

d’estampes Faust réalisées par Delacroix graveur dans les années 1820, nous le montre dans toute sa noirceur. Comment parler de Delacroix sans parler de sa lithographie ? L’artiste excelle en la matière et exploite tout le potentiel de cette technique qui est en fait du dessin sur pierre ensuite imprimée. La suite Faust est particulièrement chère à Delacroix. C’est Charles Motte qui lui propose de la réaliser en 1826 après la sortie de la traduction de Faust de Goethe. Le romantisme du texte ne peut que plaire à notre jeune artiste. Il s’y plonge corps et âme. Certaines épreuves sont avec remarques : nous pouvons discerner avec délice les petits essais dans les marges qui prouvent l’importance de la liberté d’expression avant la réception du public dans l’esprit de Delacroix, mais aussi la proximité avec le croquis que lui et les Romantiques affectionnent tant. Nous pourrions rester des heures à contempler cette série qui avait aussi été exposée il y a plus de deux ans à l’exposition Fantastique ! Au Petit Palais (ceux qui me suivent savent que c’est une de mes références en matière d’exposition).

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Mephistopheles se présente chez Marthe, suite Faust, Delacroix, 1828, épreuve avec remarques.

Par la suite nous enchaînons les salles consacrées aux voyages période faste du peintre puis nous entamons la dernière partie de sa vie, période trouble où les succès ne sont plus au rendez-vous et où Delacroix entame une recherche personnelle parfois proche du mystique qui ne plaît pas toujours et semble datée. Il fait aussi la synthèse des recherches picturales et intellectuelles d’une vie. L’exposition se termine par une sorte de toile testament Ovide chez les Scythes qui représente le poète accueilli par le peuple « sauvage » des rives de la mer noire. Delacroix célèbre la réconciliation de l’artiste avec la nature, thème romantique par excellence, et rassemble les motifs qui l’ont accompagnés tout le long de sa vie : le cheval, le paysage brut, les figures orientalisantes et michelangelesques. Tout est là peint avec expressivité mais aussi une certaine douceur comme mélancolique annonçant la fin d’une vie et d’une Oeuvre.

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Noces juives au Maroc, E Delacroix, 1839, huile sur toile, 105×140, Louvre

L’expographie fade et décevante : le choix de la facilité

On ne peut pas nier que l’exposition est riche. Beaucoup de pièces connues et moins connues sont présentes et voir du Delacroix, est pour ma part, un plaisir incommensurable et dont je ne me lasse pas. Mais, car il y a un « mais », la forme que prend l’exposition est d’une fadeur qui contraste nettement avec les couleurs et la richesse des œuvres. Il est facile de se reposer sur le génie de Delacroix pour être partisan du moindre effort. L’exposition est terne à mourir, les murs marrons et gris sont si tristes et mettent finalement peu en valeur les œuvres. Pour continuer sur la scénographie : les cartels sont en métal patiné imprimé en blanc ce qui a pour effet d’empêcher la lecture au moindre reflet. Les cartels en vitrine sont dépareillés ce qui est, il faut le dire assez laid, et gênant, ils sont imprimés sur du vulgaire papier. Autre point négatif auquel je suis pour la première fois confrontée : les œuvres sont accrochées trop haut ! Certaines sont quasiment invisibles et j’ai attrapé un torticolis en voulant prendre des photographies. Est-ce parce que les commissaires sont des hommes qui mesurent peut-être 1m80 ?! En tous les cas c’est très gênant et désagréable. Bref, la scénographie n’est pas belle et d’un classicisme terne qui contraste avec le sujet.

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cartel exposition Delacroix

Mais qui est le scénographe qui a réalisé cette ombre de scénographie ? Eh bien nous ne le saurons jamais : il n’est cité nulle part, ni à la fin de l’exposition, ni dans l’album. Seuls les commissaires et les institutions ont droit aux crédits pourtant il semble peu probable que ce gros projet se soit fait sans scénographes, sans régisseurs ni aucune autre aide. Où sont ils ? En admettant que ce soit une équipe titulaire du Louvre qui l’ait réalisé pourquoi ne pas les citer ? Je trouve que ce point est tout à fait problématique. Le Musée pense-t-il qu’ils ne sont pas importants ou n’assument-ils pas d’avoir travaillé sur cette exposition ?

Un propos tout aussi plat

Si les scénographes devraient peut-être revoir leurs idées les concepteurs du propos devraient aussi se remettre en question. Le propos est d’une platitude à pleurer. On aborde les thèmes et les étapes de l’œuvre et de la vie du peintre d’un point de vue purement descriptif sans aucune analyse, il n’y a pas même un embryon de réflexion. Où est l’audace ? Avec un tel budget et une réputation telle que celle de cette institution on peut s’attendre à mieux qu’un simple copié-collé d’un Taschen.

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Cléopâtre et le paysan, E. Delacroix, 1838, huile sur toile, 98,4 x 122,7, Ackland Art Museum, Chapel Hil, USA 

Ce n’est pas parce que la matière et le thème sont géniaux que l’on peut se reposer dessus et devenir partisan du moindre effort. En réalité, ce n’est pas tout à fait le cas, le contenu se trouve, en fait dans le catalogue, à 45 euros. C’est là qu’est le réel travail de chercheurs, et la création de contenu original. Ce point soulève une tendance problématique, à mon sens, que l’on peut percevoir dans un trop gros nombre d’expositions : la faiblesse du propos in situ au profit d’une réelle recherche dans le catalogue inaccessible pour la grande majorité du public pour des raisons de coûts et de profils. Je trouve que cette exposition est un échec presque avoué de la mission de médiation qu’a le Musée. Ce n’est pas parce que le musée a un public en grande majorité composé de touristes pour la majorité étrangers qu’il ne peut pas faire un effort pour s’adapter à des cibles variées. Pour exemple de réussite, je prendrais le musée d’Orsay qui a, à peu de choses près, le même type de public. Que ce soit dans ses expositions Spectaculaire second empire ou Splendeurs et misères de la prostitution pour n’en citer que quelques unes qui m’ont marquées, le musée a su proposer des media adaptés à différents types de publics : néophytes curieux, amateurs, ou touriste à la recherche de chefs-d’œuvre et de grandiose, tous y trouvaient leur compte. Bien sûr il est impossible de satisfaire tout le monde mais il me semble important pour des musées de cette envergure et tous les musées d’ailleurs, de connaître leur public et surtout de ne pas le prendre pour un inculte ou un idiot. Bien qu’une amie m’ait dit que l’exposition remplissait son rôle de vulgarisation pour un public absolument néophyte. Le propos bâclé donne l’impression que le public en général n’est pas pris en compte et je considère que c’est un véritable souci.

Ce billet n’a pas vocation à être le procès de notre cher Musée du Louvre dont je suis la première à admirer les collections mais il vise à critiquer honnêtement une exposition vraiment décevante au vu de son budget, de son thème si prometteur et de la platitude finale qu’on nous propose. Elle ne fait pas honneur à l’artiste qui concevait l’art comme une harmonie entre forme et fond. Ces sentiments n’engagent que moi mais si vous voulez voir du Delacroix courrez-y vite ; si vous voulez découvrir une exposition originale, audacieuse et réfléchir alors passez votre chemin.

laliberteguidantlepeuple

Pour en savoir plus :

Informations pratiques

Du 29 mars au 23 juillet 2018

Lieu :
Hall Napoléon

Tarifs sur place :
Billet unique (collections permanentes et expositions) : 15€ sur place, 17€ en ligne avec accès garanti en 30 minutes.

Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 18 h. Nocturnes les mercredi et vendredi jusqu’à 21h45.

Renseignements :
01 40 20 53 17

PRÉSENTATIONS DE L’EXPOSITION

Par Sébastien Allard et Côme Fabre, musée du Louvre.
5 avril à 12 h 30 et 18 h 30
Auditorium du Louvre

CYCLE DE CONFÉRENCES DELACROIX : RÉCIT D’UNE OEUVRE

« Vous me traitez comme on ne traite que les grands morts »
Conférence-lecture par Sébastien Allard et Côme Fabre, musée du Louvre.
3 mai à 18 h 30
Auditorium du Louvre

Delacroix, jeune homme des Lumières ?
Conférence-lecture-débat avec Sébastien Allard, musée du Louvre, et Danièle Cohn, université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
17 mai à 18 h 30
Auditorium du Louvre

Un carnet du voyage au Maroc de Delacroix : texte et croquis
Conférence-oeuvre en scène par Marie-Pierre Salé, musée du Louvre.
24 mai à 18 h 30
Auditorium du Louvre

Le discours que Delacroix ne prononça jamais
Fiction littéraire – création originale par Adrien Goetz, de l’Académie des beaux-arts.
31 mai à 18 h 30
Auditorium du Louvre

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