Fautrier : Matière et Lumière

Depuis le 26 janvier et ce jusqu’au 20 mai 2018, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris propose sa troisième rétrospective sur Jean Fautrier en l’espace de 60 ans. Cette nouvelle exposition est l’occasion de découvrir ou redécouvrir cet artiste inclassable du XXè siècle.

Jean Fautrier : la figuration libérée

Si quand il commence dans les années 1920, Jean Fautrier peut s’apparenter au néoréalisme, il commence très vite à travailler sur une nouvelle manière de figurer la réalité.

grand sanglier noir, fautrier 1926 huile sur toile période noire
Le grand sanglier noir, 1926, huile sur toile, 195 x 140 cm, Musée d’art Moderne de la ville de Paris

A travers d’abord une période noire dans les années 30, il laisse progressivement derrière lui son réalisme cru. Il synthétise les formes, travaille la matière, joue avec les couleurs, exprime l’âme des sujets.

Des natures mortes deviennent des écorchés vifs puis progressivement il se tourne vers le paysage pour les traiter de la même façon : amas de peinture posés en masse sur la toile, puis griffer, malmener, déformer. Cette utilisation de la matière à mettre en lien avec ses recherches en sculpture, lui permit d’inventer ses “hautes-pâtes” dans les années 40.

Cette recherche l’amène en 1940, à créer la série des Otages. Cette série naît à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale. C’est un tournant dans l’oeuvre de Fautrier. Marqué par les atrocités qu’il a pu voir en tant que résistant, il exprime son mal-être en plein cœur de la mo

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Tête d’otage n°20, Fautrier, 1945, 33 x 24 cm, peinture sur papier marouflé,  Cologne Collection particulière

ntagne où il s’est réfugié. Cette démarche donne naissance à une série de de petites toiles numérotées de 1 à 33 avec quelques grands formats. La série est exposée dans la première

exposition monographique de Fautrier à la galerie Drouin en 1945.

Les visages ensanglantés, méconnaissables, déformés composent les petits formats. Mais les grands formats vont plus loin, sans le titre, il est impossible de reconnaître le sujet. les couleurs tendres (vert, blanc) posés au couteau en grande quantité, contraste avec les quelques traînés de rouge qui nous indiquent la violence de la représentation.

 

 

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La Juive, Jean Fautrier, 1943, peinture sur papier marouflé au couteau, 73 x 115,5 cm, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris 

Malraux parle de “hiéroglyphe de la douleur” pour désigner ses formes qui incarnent les atrocités humaines. C’est un travail de synthèse du réel, une image signifiante. Fautrier revendique son ancrage dans la réalité: « Aucune forme d’art ne peut donner d’émotion s’il ne s’y mêle pas une part de réel. » Il donne alors naissance, à travers les Otages, à ce qu’il appelle “La Figuration libérée”.

Fautrier : Initiateur de l’art informel

Ce que le peintre nomme “la figuration libérée” est baptisé par les critiques ultérieurement : l’art informel. Le terme naît sous la plume du critique Michel Tapié en 1951, il l’associe à un “art autre”. Il y associe alors entre autre Fautrier mais aussi Jean Dubuffet. Ce que refuserait le peintre informel c’est en fait le réel, la forme et si il prenait un sujet réel, il n’y aurait jamais aucune ressemblance.

encrier huile sur papier marouflé 1948 musée d'art moderne de la ville de paris
L’encrier de Jean Paulhan, 1948, huile sur papier marouflé sur toile, 34 x 41 cm, Musée d’art moderne de la ville de Paris

Nous remarquons, d’ores et déjà, un paradoxe : nier la forme alors que Fautrier est peintre/sculpteur et tient au travail de la matière, cela semble être un non-sens. C’est ce qui sera reprocher à ce baptême tardif. En effet, ce terme “d’informel” englobera de plus en plus d’artistes, de courant et d’œuvres, au fil du temps, venant à nous interroger sur la pertinence du concept. Un terme qui nie la forme peut-il s’appliquer à une histoire de la forme? Je vous en laisse juge.

Ce qui est certains, c’est que Fautrier n’acceptera jamais cette qualification. L’année de sa mort il dit :“l’informel n’a pas commencé mais va commencer tout reste à faire ! “.

L’exposition Fautrier : riche en œuvres mais proche du contresens

L’exposition proposée par le musée d’art moderne est d’une grande richesse, grâce au leg Fautrier en 1964 mais aussi à quelques prêts qui viennent parfaitement compléter la superbe collection du musée. Le choix du commissaire de proposer une exposition chronologique s’applique avec justesse à l’Oeuvre de Fautrier qui est une permanente recherche d’une nouvelle figuration. La dernière salle de l’exposition est très intéressante. Elle est consacrée aux dix dernières années de la vie de l’artiste. Le contraste est frappant. Fautrier tombe définitivement dans l’abstraction même si il le niera toujours. Le spectateur peut contempler des “sans-titre” abstraits et des œuvres inspirés de musiques de Jazz comme a pu le faire Kandinsky avec la musique classique. Les salles sont bien divisées en différentes périodes de recherches de l’artiste, le commissaire met en avant des œuvres phares de cette période.

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Du point de vue du commissariat, l’exposition est plutôt bien pensée, le propos est claire et fluide, les œuvres sont bien amenées.

Cependant, la scénographie ne vient pas appuyer ce propos, je dirais même qu’au contraire, elle perd l’essentiel. Le musée a opté pour une scénographie épurée proche du fameux “White cube” : les murs sont blancs, l’espace est vide, l’œuvre est prétendument exposée pour elle même. Mais nous en venons à perdre le sens. En effet, si le lien entre la peinture et la sculpture dans l’Oeuvre de Fautrier, est bien signifié, la figuration libérée n’est pas du tout mise en avant.

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Des vitrines de sculptures font face à la création contemporaine en peinture. Mais il manque l’ancrage dans le réel. Les toiles quasi abstraites des paysages de Port-Cros ne sont pas mis en relation avec le modèle. Il aurait été intéressant de mettre des bornes numériques, des écrans pour montrer les paysages duquel le peintre s’est inspiré, insister sur cette emprise du réel si chère à Fautrier. Les textes des panneaux parlent d’informel, de figuration libérée, mais l’expographie, l’exposition reste muette à ce sujet. Un spectateur qui ne connaît pas l’Oeuvre de Fautrier peut penser en sortant de l’exposition qu’il est un peintre abstrait. Ce contresens pénalise le propos de l’exposition et les visée de l’artiste. Il met en exergue une faille dans les choix expographique en art moderne et contemporain. Trop épurer amène parfois à la perte de sens, le propos n’est plus incarné, il n’a alors plus de forme.

 

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