Van Gogh et le paysage : reflet d’une subjectivité mystique

Le Musée d’Orsay propose jusqu’à fin juin de découvrir la représentation et la perception du paysage entre le XIXème et le XXème siècle. Une exposition extraordinaire qui mérite plusieurs visites pour en découvrir toutes les richesses. Plutôt que de rédiger un énième compte-rendu de cette exposition, tentons plutôt modestement de l’enrichir par l’approfondissement de l’Oeuvre d’un artiste singulier : Van Gogh. Nous allons nous concentrer sur son oeuvre testamentaire Champ de blé aux corbeaux,  toile à partir de laquelle nous évoquerons l’appréhension du paysage selon Van Gogh. Ce sera l’occasion de nuancer les propos de l’exposition d’Orsay, de les compléter mais aussi de vous donner les clés de lecture d’un tableau.

L’artiste représente depuis bien longtemps cette Nature à travers le thème du paysage. Le terme de « paysage » ne fait son apparition que tardivement, n’empêchant pas les Antiques de représenter ce que nous appelons aujourd’hui, « paysage ». A la seule différence que les Antiques n’avaient ni la conscience ni la volonté de représenter un paysage, ils n’utilisaient la Nature que comme décor. La prise de conscience du paysage ne se fait complètement qu’entre le XVIIIème et le XIXème siècle, en Europe. On invente alors un mot pour désigner, une parcelle de Nature qui serait considérée comme un tout, comme une incarnation de la Nature à elle seule : le paysage. Le dit paysage peut alors devenir Sujet d’une peinture ou d’un art sans être dépendant d’une scène de vie pour exister. L’artiste peut désormais faire des « portraits de paysage », le paysage se suffit à lui seul. Cela donnera des Corots ou des Millets. Cependant, la représentation de la Nature à travers le paysage prend un tournant décisif avec Van Gogh, à la fin du XIXème siècle. Elle n’est plus un portrait de paysage comme avec Corot mais elle devient outil au service de la subjectivité de l’artiste : un paysage portrait de l’artiste. La Nature n’est pas véritablement appréhendée comme sujet à part entière mais plutôt comme interface ou médiatrice des états d’âme de l’artiste. Ainsi, dans l’œuvre de Vincent Van Gogh, le sujet principal voire unique est la Nature et la Peinture paysagère. Néanmoins, ce n’est pas dans un état contemplatif comme on aurait pu le voir chez les Romantiques mais dans un élan expressif  que Van Gogh représente la Nature à travers ses paysages. Elle est un outil pour s’exprimer soi et n’est pas un sujet en tant que tel.

La matérialisation de la foi au cœur du paysage de Van-Gogh

Le paysage chez Van Gogh est l’image de ses états d’âme mais aussi de ses questionnements. Il ne recherche pas seulement la justesse de la représentation, mais aussi, et surtout un moyen d’expression.

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Champ de blé aux corbeaux, Vincent Van Gogh, 1890, huile sur toile, 50,5 cm × 100,5 cm, Musée Van Gogh, Amsterdam

Devant Champ de blé aux corbeaux, une impression d’angoisse nous étouffe, les corbeaux semblent fondre sur nous. Les couleurs écrasantes, posées brutes sur la toiles donnent le même sentiment de terreur. Au début de son Œuvre, Van Gogh avait rejoint les Romantiques du début du XIXème en matérialisant sa foi ou ses questionnements religieux dans ses tableaux. Dans Champ de blé aux Corbeaux, on observe nettement un dilemme face à la mort à la fois acceptée et redoutée : les corbeaux, symboles bibliques et chrétiens évoquent le malheur et la mort. Ce sont des oiseaux psychopompes qui avaient en charge le transport des âmes. Dans la peinture flamande chrétienne de la Renaissance, le corbeau est symbole d’infidélité ou d’abandon. Cela est important car en tant que Néerlandais d’origine Van Gogh est très familiarisé avec la peinture flamande dont on ressent l’influence, en particulier dans ses premières peintures. Ainsi ce symbole issu de son éducation protestante hollandaise stricte nous fait ressentir la peur du croyant face à la mort.

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La Nuit étoilée, Vincent Van Gogh, 1889, huile sur toile, 73×92 cm, Musée d’art moderne, New York

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L’ile des Morts, Arnold Böcklin, 1886, huile sur toile, 80×150 cm, Museen der bildeden Künste, Leipzig

 

 

 

 

 

 

 

Ces corbeaux envahissent le ciel, espace divin, l’obstruant de noir tout comme l’Horizon, donnant une sensation insupportable d’étouffement. Mais on peut également considérer que les corbeaux semblent ouvrir le passage vers le ciel et paraissent venir nous chercher. D’ordinaire, Van Gogh présente de façon récurrente des symboles permettant malgré l’ancrage terrestre d’accéder au divin. Notons la présence des cyprès, arbres des cimetière, utilisé régulièrement dans la peinture symbolique et romantique allemande du XIXème siècle, pour évoquer la communion avec le divin et la Nature comme refuge.  Arnold Böcklin utilise, dans son Ile des morts, les cyprès pour créer un lien entre terre et ciel. Van Gogh fait de même dans Champ de blé et cyprès, l’arbre divin lie la terre au Dieu céleste. Dans Champ de blé aux corbeaux,  on ne trouve pas ce symbole d’espoir, pas plus que l’autre lien récurrent qu’est le clocher : présent dans La Nuit étoilée fait un an auparavant, il est absent du tableau de 1890. Ce symbole chrétien de l’espoir n’existe plus dans ce tableau. Dans La Nuit étoilée, il l’avait ajouté car il n’était pas présent dans le paysage, tandis qu’ici, il n’estime pas nécessaire de le faire. Nous avons donc en face de nous le tableau d’un croyant ayant perdu la foi envers le paradis et l’espoir d’un avenir meilleur au ciel. Les fameuses étoiles du peintre sont également absentes, évocations, elles aussi, de la puissance et du réconfort divin ; seules deux lueurs blafardes s’obstinent à luire malgré l’obscurité planante, mais loin d’être un réconfort, elles semblent plus être une menace inquiétante n’ayant rien à voir avec les étoiles auréolées habituelles. La Nature n’est plus un refuge, elle n’est plus l’incarnation de la toute puissance divine comme chez les Romantiques, comme chez Friedrich par exemple ; au contraire elle est l’expression de l’artiste désenchanté, elle reflète l’état d’âme de l’Homme et n’est plus l’assurance de l’existence de Dieu.

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Champ de blé avec cyprès, Van Gogh, huile sur toile, 1889, National Gallery, Londres

 

Regardons, à présent, les lignes directrices : elles sont essentiellement verticales accentuant l’ancrage terrestre. La boue environnante semble nous embourber avec le peintre hors champ, empêchant toute envolée céleste. Les seules lignes verticales sont les trois chemins de terre qui fendent les champs en les transformant en triangle. Nous pourrions voir, ici, l’évocation de la Trinité chrétienne comme le fit de nombreuse fois Friedrich, ce qui ne serait, a priori, en rien absurde étant donné la première vocation du peintre à être prêtre. Le père, le fils et le Saint esprit seraient donc symbolisés par ces chemins. Dès lors, le Saint-Esprit serait, si l’on suit l’ordre traditionnel, le chemin le plus à droite. Ce chemin où aucune herbe ne pousse, où la végétation est absolument absente, serait l’évocation du Saint-Esprit qui est le lien entre Dieu et les Hommes. Il serait donc « l’incarnation » du Saint-Esprit qui est l’initiateur de la foi, celui qui d’après les Romantiques, inspirent l’artiste et le croyant. Ce chemin est pourtant dépourvu de richesses naturelles, il n’y a que de la boue. Ainsi, l’inspiration et la foi, la richesse du croyant autrement dit l’espoir ont disparu du tableau, tout comme nous incitait déjà à le penser la disparition des étoiles.

Enfin, le peintre des paysages qui est également le peintre de la vie paysanne, héritier du paysagiste Millet, nous peint ici des champs vides. Ces paysans qui pour le peintre sont l’incarnation de la vraie foi simple mais solide et authentique, où sont-ils ? Ces gens simples auprès desquels il a vécu et s’est battu, à l’époque où il voulait devenir prêtre. Ici, ils ont disparu, la vie, le dynamisme, tout a disparu, seuls restent les corbeaux, ces charognards qui détruisent les récoltes et finissent de dévorer ce qui reste de la vie : les corps. Ici, c’est bien la vie qu’ils dévorent et ils pillent la récolte d’une vie entière : la création. La mort empêchera, bientôt le peintre de créer, de faire « sa récolte de tableaux. » Cet état d’urgence avec lequel Van Gogh peignait est sur le point de s’achever, par sa mort. Le croyant mais aussi l’artiste voit la fin arriver. Cette Nature devient inhospitalière car elle représente la subjectivité de l’artiste moderne tourmenté. Cette toile à elle seule présage le supposé suicide de Van Gogh peu après. Cette toile exprime peut-être une détresse, mais davantage une résignation face à la mort imminente, une angoisse qui semble être acceptée.

Le paysage expression du psychisme de l’artiste

Cependant nous ne pouvons pas « limiter » l’œuvre de Van Gogh à une simple œuvre de croyant, ni à un simple héritage du Romantisme. Van Gogh est considéré comme le précurseur de la modernité, il est un peintre unique, inclassable.

Ces particularités sont manifestes dans Champ de blé aux corbeaux. En effet, cette angoisse qui plane est aussi due à une création et à une émotion esthétique toute nouvelle. De fait, Van Gogh transpose ses états d’âme non seulement dans le sujet et la représentation comme le faisaient les Romantiques mais aussi dans la forme et le touché du pinceau. Il invente une façon de peindre « à la Van Gogh » qui rend ses peintures si reconnaissables. Ainsi, ce coup de pinceau brutal, cette technique par touches épaisses de peinture rend le tableau très expressif et dynamique, accentuant le mouvement. Cette touche exprime, à elle seule, l’état d’esprit troublé et confus dans lequel l’artiste se trouve et pose ainsi les bases de l’expressionnisme qui fera son apparition quelques années après.

La Nature et le paysage ont une fonction cathartique, permettant à l’artiste d’exorciser ses passions en lui offrant un moyen de s’exprimer. De ce fait, on comprend que ce tableau ne cherche en aucun cas à représenter la réalité. L’envol des corbeaux s’est fait en un instant et pourtant Van Gogh les peint bien dans leur envol. Il est fort possible que ce paysage n’existe pas et qu’il ne soit que l’expression des sentiments de l’artiste. Ainsi, comme il l’a fait avec La Nuit étoilée en ajoutant le village et le clocher, Van Gogh a peut-être ajouté ces corbeaux pour que le paysage coïncide avec son paysage intérieur au moment où il peint la toile.

otto dix
Coucher de soleil sur un paysage d’Hiver, Otto Dix, 1913, huile sur carton, 51×66 cm, Collection privée, Stuttgart

Cet aboutissement de l’expression personnelle est issu d’un long parcours de recherches qui finalement, à force de travail, aboutit à un style. Mais Van Gogh commença par être proche du réalisme, disant même qu’il ne fallait en aucun cas « déformer la Nature », comme il le dit dans une de ces lettres à son frère Théo. La Nature est pour Van Gogh l’œuvre de Dieu. Ainsi tandis que son ami Gauguin choisit le chemin du symbolisme, Van Gogh décide de se confronter à la réalité, «  ce mur sourd », seule façon selon lui de devenir un grand artiste. Cependant, le peintre finit par ne plus pouvoir se contenter de la réalité et progressivement sa conception de l’art semble changer. En 1888, il dit dans une lettre à Théo : « Le peintre de l’avenir, c’est un coloriste comme il n’y en a pas encore eu. » Ce à quoi, il ajoutera : « (…) Car au lieu de chercher à rendre exactement ce que j’ai devant les yeux, je me sers de la couleur plus arbitrairement pour m’exprimer profondément », cette formule se révèle d’une évidence prémonitoire surprenante, l’expressionnisme allemand semble en découler de façon logique. Avec le triomphe de l’expression, la représentation de la Nature devient alors un moyen d’expression et non plus une imitation ou une ode à la gloire de Dieu. Le paysage devient l’incarnation de l’âme humaine, des idées de l’artiste.  Cependant en arrière-plan, se situe un long travail épuisant qui amène l’artiste à une conclusion théorique réfléchie. Cet emploi des couleurs au service d’une expression de soi est manifeste dans Champ de Blé aux Corbeaux : le bleu traditionnellement couleur de la Vierge est une couleur négative, elle évoque la nuit, l’obscurité, la peur, le mal. De même, le jaune semble menaçant, il est tout sauf la couleur de la lumière divine et semble synonyme de malheur. Ainsi, Van Gogh ne reste pas dans une interprétation chrétienne des couleurs : il invente sa propre symbolique chromatique jouant sur les nuances pour exprimer une émotion.

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A gauche : Ando Hiroshige – Pruneraie à Kameido de « Cent vues célèbres d’ Edo » 1856 – estampe 33,7 x 21,9 cm. – The Brooklyn Museum
A droite : Van Gogh – Le prunier en fleur – huile sur toile 55 x 46 cm. 1887 – Musée Van Gogh Amsterdam. On remarque l’utilisation des cernes pour les contours et des couleurs complémentaires : rouge et vert.

De plus, il est important de noter l’usage des cernes noirs entourant les zones colorées ou délimitant les espaces : cette technique du cerne est absolument exclue en peinture académique. Elle est totalement innovante dans la peinture occidentale. Cette technique provient probablement de la passion qu’avait Van Gogh pour les Estampes japonaises. Ces paysages sont réalisés souvent à l’encre et utilisent les cernes, de même que le contraste brut entre les couleurs complémentaires comme le jaune et le bleu. En introduisant le cerne dans la peinture de paysage occidentale, Van Gogh ouvre la voie à l’Expressionnisme allemand. Otto Dix, éminent expressionniste peignit en 1913, Coucher de soleil sur un paysage d’hiver, hommage explicite et expressif au Champ de blé aux Corbeaux de Van Gogh précurseur du mouvement. S’y retrouvent d’ailleurs, les cernes noirs, la lumière et ce soleil qui s’apparentent aux deux cercles blancs de l’œuvre du peintre néerlandais.

Mais, l’œuvre de Van Gogh n’est pas seulement la trace de l’expression d’un artiste et théoricien de l’art, elle est aussi celle d’un Homme qui comme tous les Hommes a peur de la mort. Ainsi, au delà d’un symbole chrétien comme la Trinité, les trois chemins pourraient représenter le Passé, le Présent et le Futur. Le Passé est bordé d’une végétation foisonnante qui pourrait être les souvenirs. On ne voit pas le bout, il s’évase en approchant du peintre hors-champ. Plus il s’évase, plus on le distingue nettement, on pourrait penser que c’est le passé proche. Le bout à l’horizon serait le passé lointain dont on ne se souvient que vaguement, il s’estompe. Le peintre viendrait de cette direction. En face, ce serait donc le présent, avec une végétation plus estompée : rien n’est sûr pour ce qui est du présent, le chemin disparaît d’ailleurs  à l’horizon, s’arrêtant net, il serait une première esquisse de l’avenir funeste qui attend le peintre. Enfin, le chemin à droite serait l’avenir, il est très court, on ne le voit que très peu, il fait écho à l’arrêt net du présent. Boueux et sans végétation, l’avenir de l’artiste ne présage rien de bon à offrir… Evidemment ceci est une interprétation mais qui coïnciderait plutôt avec l’état d’esprit d’un peintre qui tenta plusieurs fois de mettre fin à ses jours et dont on ignore toujours les causes exactes de la mort dans l’asile de Saint-Rémy de Provence. Ainsi même dans la construction le peintre s’exprime. Le spectateur partage d’ailleurs le regard de Van Gogh, comme si celui-ci voulait lui donner à voir ce qu’il ressent, dans un partage d’Homme à Homme, conférant une atmosphère très intime au tableau et peut-être même gênante.

 

Les paysages de Van Gogh, en particulier à la fin de sa vie, sont l’expression de son état intérieur et de sa subjectivité. Van Gogh vit à travers le Paysage. Personne d’autre que lui n’aurait pu peindre ces Paysages tout simplement parce qu’ils sont une création complète ; bien que basés sur des motifs et des objets réels, donc pas encore une abstraction totale,  ils sont pures inventions issues de l’imagination du créateur pour dépeindre ses sentiments. Les Paysages de Van Gogh sont des portraits de l’âme de l’artiste. La Nature est alors un moyen d’expression. Le précurseur de la modernité, l’axe charnière d’une nouvelle vision de la peinture pose ainsi la première pierre de l’Expressionnisme et qui sait, de l’abstraction.

Sources :
  • Ralph Skea : Les Arbres de Van Gogh. Editions Thames et Hudson, 2013, 112 pages. Numéro ISBN : 978-2687811-400-3. Traduit de l’anglais par Lydie Echasseriaud.
  • Franco Vedovello : Vincent Van Gogh, sa vie, son œuvre. Editions GRÜND, 1990, 286 pages. Numéro ISBN : 2-7000-2062-6. Adaptation française de Marie-Christine Gamberini.
  • Gilles A. Tiberghien : Nature, Art, paysage. Editions ACTES SUD/ECOLE NATIONALE SUPERIEURE DU PAYSAGE/CENTRE DU PAYSAGE, 2001, 230 pages. Numéro ISBN : 2-7427-2849-X.

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