Les samouraïs : la voie du guerrier

Le terme de « samouraï »

Très tôt, les lettrés considèrent la prise de pouvoir par les hommes armés comme une rupture dans l’Histoire du Japon. En effet au XIIème siècle, après le combat entre les clans Taïra et Minamoto, la période des guerriers et l’époque médiévale japonaise commencent. Si les premiers bushidan sont apparus vers 900, il s’agissait de petites armées privées entretenues par des notables. C’est seulement à partir de la seconde moitié du XIème siècle, et grâce à la mise en valeur de la voie de l’arc et du cheval que l’ère des guerriers commence à voir le jour.

Au XIIème siècle, la société féodale se met en place autour de la figure du samouraï, le guerrier japonais. « Samouraï »  en japonais dérive de « saburafu » qui signifie « serviteur ». Ce terme devient peu à peu synonyme de « bushi » qui mot à mot se traduit par « martial » et s’oppose à « bunshi » : le lettré. De ces deux termes synonymes les occidentaux n’en retiendront qu’un seul : samouraï qui dans leur imaginaire désignera l’équivalent du chevalier occidental. En réalité, ce fantasme, si il repose sur un fond historique, est probablement dû à un discours idéologique de la part du Japon.

Le samouraï entre fantasme et réalité

En effet, à l’avènement de l’ère Meiji (1868-1912) une propagande est mise en place par le pouvoir japonais pour mettre en avant ses qualités guerrières auprès des Occidentaux. Le but du gouvernement est de prétendument se différencier de ses voisins asiatiques, de dévoiler des qualités de conquérants qui leur permettraient selon eux de mieux s’adapter à la modernisation et à l’industrialisation. Dans les faits le samouraï n’a pour point commun avec le chevalier que le fonctionnement féodal de vassal à suzerain. Les codes samouraïs dans l’art de la guerre sont bien plus stricts comme les ont caricaturés les films occidentaux. Lors du salut avant les combats les guerriers doivent annoncer leur nom complet avec leur fonction avant de combattre. Néanmoins bien que les règles soient strictes, les dérives lyriques occidentales sont loin de la réalité. Le seppuku montré régulièrement sur nos écrans désigne le suicide rituel des samouraïs quand ils ont manqué à leur devoir. Concrètement il était relativement rare, et grand bien s’en faut, car il serait contre-productif. Si les samouraïs prêtent allégeance à un seigneur il arrivait que certains fuient en cas de grande défaite. De plus contrairement au chevalier occidental l’idéal courtois est absent du corps guerrier japonais. Au contraire, les femmes de guerriers ne sont pas considérées comme passives. Certaines furent même samouraïs en particulier dans le clan Hôjô à la période de Kamakura (1185-1333).

carte japon ancien

L’avènement du shogunat : la valorisation du bushido

Vers le milieu du XIIème siècle, les Hôjô sont d’obscurs fonctionnaires du gouvernement local d’Izu, province où ils sont propriétaires d’un domaine. Ils sont vassaux des Taïra à l’origine et sont en garde du futur shogun : le jeune Yoritomo qui a été épargné par Taira no Kiyomori et placé en résidence surveillée. Yoritomo épouse en 1177 l’une des filles du clan Hôjô : Masako.

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Portrait présumé de Minamoto no Yoritomo, peinture sur soie, XIIIème siècle, période de Kamakura, temple du Jingogi, Kyoto

En 1180, Yoritomo prend les armes et part combattre les Taira sous les conseils de son épouse. Après la mort de son époux Hôjô Masako joua un rôle central dans le shogunat en tant que sorte de reine-mère qui règne sur les vassaux de son mari et de ses fils. Jusqu’à sa mort en 1225 elle est le véritable chef du régime. Ce cas n’est pas isolé, les femmes de samouraïs sont maîtresses, nourrices, épouse et en cas de veuvages (ce qui est très courant) elles peuvent devenir chef de clan ou chef de la demeure familiale. Elles sont aussi appelées les Onna-Bugeishas et sont au centre de toutes les manœuvres politiques. Elles s’opposent aux femmes de la société aristocratique qui n’ont aucune autonomie sinon littéraire et ne sont que des enjeux dans les luttes de pouvoirs. Les Onna-Bugeishas au contraire agissent souvent comme partie prenante, jouent un rôle actif dans les décisions. Hôjô Masako reste pendant tout le Moyen-âge l’idéal de l’épouse du guerrier qui défend les intérêts du clan avant tout.

 

La période de Heian s’achève donc sur une vague de trouble en 1185. En effet, les

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Portrait de Tomoe Gozen, onna-bugeisha, estampe en couleur de Tsukioka Toshiba, 1876

Fujiwara confient  leurs biens aux mains de gestionnaires, qui à terme prennent de plus en plus d’importance jusqu’à former des clans, entraînant alors des conflits. Ainsi, les deux clans Taira et Minamoto s’opposent, les Minamoto l’emportant en 1185 sur les Taira. En 1192, Minamoto no Yoritomo est nommé shogun : les shoguns sont les régents militaires des empereurs, ceux-ci n’ayant plus aucun pouvoir effectif depuis les Fujiwara. Cette fonction prend toute son importance à la période de Kamakura. Kamakura est en réalité le site où le Shôgunat établit son gouvernement militaire, à une cinquantaine de kilomètres au Sud-Ouest d’Edo/Tokyo. Ce choix traduit la volonté de s’éloigner de la cour et des intrigues de l’aristocratie. La charge de shogun est transmise de père en fils. La mise en place de ce pouvoir militaire va durer jusqu’au XIXème siècle. L’empereur existe alors toujours mais il n’a plus qu’un rôle symbolique et religieux qu’il exerce depuis Heian, l’actuelle Kyoto. La nouvelle éthique de la voie de l’arc et du cheval laisse progressivement place au bushido : la voie du guerrier.

 

 

L’art des guerriers

L’avènement d’un esprit guerrier qui, comme nous l’avons vu, s’oppose sur bien des points à l’esprit courtisan, a des incidences sur la production artistique. Dans un premier temps, l’art va s’adresser à ces hommes qui n’ont pas encore toute la connaissance culturelle des aristocraties de la période précédente. C’est un art très dynamique, très robuste. Cela se voit dans la production bouddhique statuaire mais aussi architecturale.

Durant la guerre entre les Taira et Minamoto, le temple Todai-ji est brûlé à Nara. Dès l’année suivante, la reconstruction est mise en place avec la protection des Minamoto, elle se fait sous la direction d’un religieux : Shunjobo Chogen qui a voyagé en Chine et est très inspiré du style architectural de l’époque des Song. Il reconstruit la salle du grand bouddha ce qui donne son nom à ce style architectural : le style du grand bouddha ou daibutsu-yô. Plusieurs bâtiments sont encore visibles dans ce style mais le plus caractéristique est le Nandaimon : la grande porte du sud en 1203.

nandaimon
Nandaimon (grande porte sud), Shunjobo Chogen.
25,7 m de ht, 29,7m de L.
Achevée en 1203.
Todai-ji (Nara).

 Il s’agit de la plus grande porte de temple du Japon. Ce portail est composé de cinq baies de façades sur deux baies de profondeur et deux niveaux. Le daibutsu-yo est un style particulièrement robuste et monumental : il suffit d’observer le système d’encorbellement très complexe du bâtiment. Plusieurs niveaux de bras de consoles (hijiki) sont fixés directement dans des piliers alors qu’auparavant le système de bras de consoles se trouvait au-dessus des piliers. Les piliers font donc toute la hauteur du bâtiment (plus de 19m !). Les bras sont combinés à des traverses (nuki) qui vont réunir les différents piliers entre eux pour une plus grande stabilité, pas seulement sur la façade mais aussi à l’intérieur. Six entraits sont encastrés dans les piliers pour supporter le double-toit. En claire, en renforçant la structure, l’architecte peut ainsi gagner en hauteur. Le grand problème de cette méthode c’est qu’elle nécessite des troncs de bois d’un seul tenant, il faut donc trouver des troncs à la taille et au diamètre requis pour pouvoir supporter ce système. Ce style ne va pas survivre à la disparition de Chogen mais il va jouer un rôle essentiel dans l’architecture japonaise.

Cette puissance et ce dynamisme se retrouve dans la statuaire. La statuaire tend vers davantage de réalisme. L’utilisation du cristal de roche pour les pupilles se généralise. Une grande vitalité se développe, qui succède au raffinement et à l’élégance de la statuaire de Heian, les militaires étant peu enclins à la préciosité de la cour. Ils sont attirés par des formes plus suggestives évoquant la puissance. L’école Kei dont le fondateur est Kokei (fin XIIème siècle) joue un rôle moteur dans ce développement, celle-ci étant en outre en lien avec l’affrontement entre les deux clans. En effet, les temples de Nara prennent alors le parti des Minamoto. En représailles, les Taira détruisent les temples, que les Minamoto reconstruiront en signe de remerciement du soutien accordé. Plus le temps aura passé plus le style se fera dure et dynamique mais au départ il est relativement doux.

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Hachiman, 1200, bois, période de Kamakura

Les samouraïs veulent s’opposer à la cour et cultivent pour cela leur identité guerrière. Si l’état impérial de Kyoto reste lié au culte solaire de la déesse Amaterasu, dont le lieu de culte principal était installé à Ise, Kamakura développe un lien culturel privilégié avec Hachiman, la divinité tutélaire des Minamoto. Le sanctuaire local de Tsuru-ga-oka dédié à cette divinité est situé au centre de la ville de Kamakura et les palais du shogun sont construits tout près. Dans le Kantô, Hachiman devient un dieu protecteur du combattant sur le champ de bataille. La statue de Hachiman est réalisée selon la technique du yozegizukuri qui consiste à assembler plusieurs morceaux de bois pour permettre une plus grande souplesse et expressivité. Cette astuce donne cette douceur malgré une expression directe.

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Tsuba à la grue cendrée, Musée National des Arts Asiatiques Guimet

L’art se retrouve même sur le champ de bataille. Les samouraïs allient art de la guerre et esthétisme. Les épées chinoises arrivent tôt au Japon mais au Xème siècle, les artisans japonais les perfectionnent, en modifiant l’alliage et en courbant la lame pour que le combat soit plus facile à cheval. Les gardes de sabre sont appelées : les Tsuba elles sont forgées, gravées, damasquinées, le motif reflète l’âme du propriétaire. Les artisans sont virtuoses, ils parviennent à respecter une certaine « loi du cadre » en déformant le motif tout en le laissant harmonieux. Par exemple nous pouvons voir une grue taoïste ou encore un cheval dans celles du musée des arts asiatiques Guimet. Le Japon est une société néo-confucéenne donc pyramidale. Les samouraïs ont le privilège de pouvoir porter le daisho : les deux sabres (petit et grand). Les autres personnes ne peuvent avoir qu’un seul sabre en bois.

 

Les armures sont elles aussi des prouesses techniques. A Guimet, se trouve une armure de type yoroï de l’époque d’Edo. Elles sont très légères entre 20 et 25 kg, elles permettent de monter facilement. Le guerrier peut les porter en intégralité ou en partie. On fait appel à beaucoup d’artisans : des dinandiers, des laqueurs, des artisans textiles… Ce sont

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Armure de type yoroï, époque d’Edo, Musée National des Arts Asiatiques Guimet

en fait des plaques de fer laquées liées entre elles avec de la soie. Cette armure de Guimet comporte une hoate, une mentonnière. On peut trouver aussi des Sonen des masques intégraux, il comporte en général un gorgerin car la tradition voulait qu’un samouraï soit décapité s’il était vaincu pour rapporter sa tête au seigneur victorieux. A cela s’ajoute un casque Kabuto avec un ornement qui permet de se faire reconnaître et repérer par son camp dans le champ de bataille. A la fin du XVIIIème siècle les Occidentaux (Néerlandais et Portugais) amènent l’arme à feu sur l’archipel il est donc difficile avec la poussière et la fumée de reconnaître les combattants. Ici, le décor comporte des feuilles d’érable. On peut voir une ouverture dans le casque pour pouvoir mettre du parfum. Ainsi quand la tête en état de décomposition arrivait devant le seigneur victorieux il n’était pas indisposé par l’odeur : cela fait partie du code d’honneur et du respect de l’adversaire.

 

Le bushido est donc un bouleversement dans la société et l’histoire japonaise. Il est à mettre en lien avec l’avènement du premier Shogun et la période de Kamakura. Le samouraï ambassadeur de cette voie du guerrier japonaise reste un idéal et l’incarnation de la tradition japonaise aussi bien pour les Japonais eux même que pour les Occidentaux.

SOURCES
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