L’art roman : le pouvoir du sacré

L’apogée de l’art roman est situé traditionnellement entre 1080 et 1150 période qu’on avait coutume de nommer le second art roman, l’époque romane parcours en réalité le Xème jusqu’au XIIème siècle.  La notion d’ « art roman » est une expression du XIXe siècle de l’historien Arcisse de Caumont qui voit en cet art une descendance abâtardie de l’art romain. Le mythe de « l’an mil » période d’angoisse et de fin des temps a aussi été développé par ces historiens de la période romantique.

Petit point historique et social

C’est à cette époque romane que se forment les grands royaumes d’Occident. Le système féodal s’épanouit. La période romane s’étend sur trois siècles mais présente toutefois une grande diversité. La société romane et par conséquent la création artistique sont essentiellement dominées par la religion et le clergé, la représentation de Dieu s’en trouve exaltée. A l’époque romane, la société est largement dominée par les clercs mais la différence est très sensible entre les connaissances et les croyances. Les connaissances réunies par l’Eglise poussent à dire qu’elle est un pouvoir.

féodale society

La société est caractérisée par la féodalité : l’Europe est morcelée en de nombreux territoires plus ou moins grands ou stables : royaumes, comtés, duché, seigneuries … aussi en France, le roi est un seigneur comme un autre : les terres d’Hugues Capet et de ses successeurs équivalent environ au bassin parisien. En dehors de ce territoire, le pouvoir royal est seulement un mythe, il ne descend pas très bas. Le duché de Normandie dans la seconde moitié du XIe siècle est bien plus fort et grand que le royaume de France.

Cependant les rois de France vont parvenir à devenir des seigneurs féodaux plus importants que les autres en faisant appel à la religion. Ils vont demander aux seigneurs de l’église de se faire oindre du saint Chrême : lors du baptême de Clovis à Reims, la colombe du Saint-Esprit lui serait tombée dessus avec une sainte ampoule contenant le saint Chrême, une huile pour oindre son corps le jour de son baptême. On dit que cette ampoule est toujours précieusement conservée par les hommes d’Eglise  à Reims. Les rois de France se placent ainsi comme seigneur par la grâce de Dieu, donc qu’on ne remplace pas facilement. On n’attend pas la mort du père pour oindre le fils, pour qu’il soit l’élu de Dieu à son tour. Cette pratique va se faire jusqu’à la fin du XIIe siècle.  Philippe-Auguste (r.1137-1180) décide alors que le pouvoir est bien assez puissant et qu’il n’y a plus besoin de perpétuer cette pratique.

La puissance de l’Eglise participe largement de ce système féodo-vassalique : elle va y recruter ses hauts prélats dirigeants ses lieux de pouvoirs (cathédrales, diocèses, grandes abbayes). Ces seigneurs ont les pouvoirs temporels : c’est le clergé séculier qui vit dans le temps et peut battre monnaies etc. Une partie du clergé est bien plus sainte c’est le clergé régulier, qui observe une règle : les curés locaux et les moines lettrés, s’opposant par leur travail quotidien au clergé séculier. Ce clergé est plus proche des fidèles.

Il est traditionnellement accepté de marquer le début de l’époque romane par l’avènement d’Hugues Capet et de la dynastie Capétienne, en 987. L’esthétique se désolidarisent de la vision carolingienne, emprunte d’antique et exaltant la puissance impériale. On a vraiment l’impression que les hommes de lettres ont pensé ensemble à comment construire plus grand, plus beau, comment faire de l’église un véritable palais de ce Dieu. C’est l’époque de toutes les grandes abbayes (Conques, Moissac, Vézelay, Saint-Sernin de Toulouse …). Il s’agit du laboratoire de l’an mil, terrain d’expérimentation et créateur de formes nouvelles !

La maison de Dieu : la virtuosité sacrée

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Cathédrale de Clermont en 947

Les plus grands efforts sont mis dans la construction des églises. En effet, si le clergé est si important c’est aussi parce qu’il a un grand pouvoir et possède beaucoup de moyens qui lui permettent d’aller toujours plus vers le grandiose. On cherche à élever de plus en plus haut à percer de plus en plus et à affiner aussi, les colonnes remplacent notamment les piliers. La voute est substituée à la charpente en bois. Ces recherches continueront au XIIIème siècle à la période gothique.

Un nouveau plan apparaît à la période romane pour les églises. L’art carolingien avait adopté l’allongement des sanctuaires, la multiplication des chapelles, absides et absidioles et avait adaptés les cryptes pour la circulation et les offices. L’art roman ajoute à tout cet attirail un déambulatoire, c’est-à-dire un couloir faisant le tour du chœur et de la crypte : les parties les plus saintes de l’église. Cet ajout est du à une modification de la liturgie qui demande des espaces de circulation pour le culte des reliques dans le cadre des pèlerinages. Nous pouvons citer pour exemple la cathédrale de Clermont de 947, mais de nombreuses églises répondent à ce plan type.

Les abbayes sont aussi un grand centre de pouvoir à cette période et notamment la plus grande : l’abbaye de Cluny. Elle fut fondée en 910 par le duc d’Aquitaine et le comte d’Auvergne Guillaume le Pieux et soumise seulement au Pape, indépendante de toute autre autorité séculière religieuse ou civile. Son indépendance lui permit de fonder des abbayes vassales (ou filles) un peu partout en Occident. Les deux principaux abbés de Cluny connus sont l’abbé Bernon et l’abbé Odon, ils fondent ce qu’on nomme l’ « empire clunisien » ! ElleCluny_2 connut plusieurs phases de construction, trois en tout. Cluny I est encore un édifice modeste, c’est Cluny II qui en 981 fait de l’édifice une prouesse de l’architecture romane. Elle ne comporte pas de déambulatoire car nous ne sommes pas dans un lieu de pèlerinage mais les parties orientales sont très développées et des chapelles et absidioles permettent la circulation, ce qui est typique du roman. L’ordre de Cluny abandonne le double transept carolingien. Cluny III alla encore plus loin en 1088, elle développe encore plus les parties orientales et se caractérise par la multiplication des chapelles. On peut en dénombrer 15 en tout qui ne visent pas à accueillir le culte des reliques contrairement par exemple, à Sainte Foy de Conques mais à accueillir les moines pour le prêche quotidien obligatoire. Cluny III est typique de l’apogée de l’art roman et annonce le gothique.

La façade est également un vecteur de grandeur pour les églises romanes et surtout un support pour diffuser la Nouvelle Loi dictée par Jésus. Il ne faut jamais oublier que ces

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Notre Dame de Poitiers XIème siècle

façades étaient polychromes pour plus de lisibilité et de visibilité. Elle permettait au peuple d’avoir accès au texte et surtout aux idées qui n’étaient dites qu’en latin lors de la messe. A cela s’ajoutait également les Mystères, ces pièces religieuses qu’on jouait sur les parvis. Il est fortement conseillé d’aller voir du côté de Notre Dame de Poitiers qui lors des fêtes de noël est illuminée aux couleurs qu’elle portait supposément à l’époque romane. Cela permet de comprendre à quelle point les façades étaient plus lisible qu’aujourd’hui et du même coup de visiter le pays du Poitou riches en œuvres romanes.

Mais les sculptures architecturées les plus connues ne sont pas à Poitiers. L’abbaye de Sainte Foy de Conques compte parmi les plus grandes abbayes de pèlerinage de la période. Son portail comporte un tympan à la fois représentatif et notable dans l’art roman. Il comporte trois registres superposés. Au centre, se trouve le Christ en majesté classique en mandorle. Il divise les morts, c’est un Christ juge comme il est d’usage à la période romane. Au dessus de lui, on a une cours céleste avec des instruments de la Passion. A droite du Christ, un archange tient le livre de la Vie où les comportements de chaque homme sont écrits. Des archanges armés protègent le Christ des damnés constitués d’entremêlements d’âmes et de démons. A gauche, les élus sont au contraire bien ordonnés et guidés par la Vierge et Saint Pierre. Au dessous du Christ, on voit la pesé des âmes effectué par Michel et un démon qui se disputent les âmes.

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Tympan de l’Abbaye de Sainte-Foy de Conques

Ce tympan établit une iconographie classique du jugement dernier. Mais des idées nouvelles apparaissent, et surtout des détails qui nous permettent de mieux comprendre la mentalité à l’époque romane. Parmi ces damnés, un chevalier est jeté à bas de son cheval (une honte) c’est peut-être la représentation de l’orgueil. A côté, une femme nue et un moine représenteraient la luxure et enfin un avare est pendu avec ses bourses. Selon Duby il pourrait s’agir de la représentation des trois classes féodales : ceux qui combattent, ceux qui prient et ceux qui travaillent. Selon lui l’équilibre de la société est basé sur la réciprocité des échanges. Cela voudrait dire que peu importe la classe Dieu reconnaîtra les siens. Une symbolique propre au contexte et aux préoccupations romanes apparaît donc sur ce tympan. Il faut également pointer un détail essentiel de ce tympan en haut à gauche du côté des élus. Un petit personnage féminin semble s’extirper d’un édifice pour rejoindre le paradis. Il s’agit en réalité de sainte Foy elle-même mais sous la forme de son célèbre reliquaire. Cette représentation nous amène à une conclusion fondamentale pour comprendre la mentalité romane : prier le reliquaire c’est prier le saint puisque l’objet est le réceptacle de la présence sainte. Le mobilier liturgique et sacré est donc très important peut-être tout autant que les édifices.

Le mobilier roman : la présence du sacré

Le culte des reliques amène à la production de support de culte notamment à travers les

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Statue reliqiaire de Sainte Foy, Abbaye de Conques XIème siècle, Aveyron

reliquaires. L’exemple du reliquaire de Sainte Foy de Conques est le plus célèbre. Sainte Foy est une jeune Martyre originaire d’Agen. Ses reliques (son crane) sont conservées à Conques. En effet celles-ci ont été volées par un moine en formation à Agen et qui les a ramenées à Conques. Les reliquaires étaient un grand atout pour une église à la période romane des pèlerinages, puisqu’ils permettaient d’attirer le fidèle et donc l’argent. Il s’agit d’une sculpture sur une âme en bois datant du IXe siècle, qui est ensuite remaniée, plaquée d’or, incrustée d’intailles et de camées antiques qui sont en fait des dons des fidèles. Le visage est massif pour celui d’une jeune fille, en effet, la tête était à l’origine celle d’une statue représentant un empereur romain, il s’agit donc d’un remploi. C’est un objet vivant pas une œuvre d’art, à travers lui le chrétien prie la sainte. C’est sans aucun doute la pièce d’orfèvrerie la plus grandiose de l’an mil.

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Vierge en majesté, Auvergne, bois polychrome, XIIème siècle, MBA Lyon

Cet objet est exceptionnel, des objets plus communs ornent alors les églises, notamment les Sedes Sapientiae ou Notre Dame de la Sagesse. La Vierge est représentée en bois, assise sur un trône portant Jésus c’est une Vierge Theotokos (porteuse de Dieu). Elle incarne le dogme mais c’est l’enfant le personnage mis en avant, l’espoir de l’humanité, la Vierge n’est que le moyen de faire naître Jésus et d’incarner Dieu. Cette idée ne change qu’à la fin du XIIème siècle avec le développement du culte marial (à Marie) et l’apparition des Vierges de tendresse debout portant son enfant au niveau de son visage. Elle est alors considérée comme l’intermédiaire entre Dieu et les Hommes mais cela est une idée gothique. Dans l’art roman c’est la Vierge en majesté qui est représenté.

Enfin, les églises renferment aussi des objets plus anodins mais

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Chandelier de Gloucester, XIIème siècle,Victorian and Albert Museum

chargés de symboliques. Le chandelier de Gloucester au Victorian and Albert Museum comporte des entrelacs grouillant de personnages, de végétaux, de monstres et d’animaux fabuleux. Ils ne visent pas à enseigner comme les façades romanes mais ont une fonction anagogique, élévatrice. Dans l’enchevêtrement de lianes où se trouvent des hommes et des monstres, il faut y voir un symbole de la puissance redoutable de la forêt.  La représentation de la forêt où on se perd facilement incarne la forêt des vices où l’homme s’égare. L’Inscription en latin est éclairante : « que ce flot de lumière nous instruise dans la doctrine sacrée afin que l’homme ne soit pas confronté au vice ». Un Monstre mord la main d’un homme manquant de vigilance et qui regarde vers le haut, vers le cierge, vers la lumière. Il se tourne vers Dieu le seul capable de lui indiquer la sortie de la forêt des vices.

L’art roman est donc une affirmation du pouvoir du clergé, à cette période, incarné dans les églises. Elles sont à la fois le manifeste du pouvoir de Dieu et du clergé mais aussi le laboratoire d’innovation formelle et symbolique. Le pouvoir des profanes ne viendra qu’à la période gothique avec notamment Charles V le roi mécène.

Sources :
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