Kovave : aux origines du primitivisme

Avant le XXème siècle, en occident, l’ailleurs c’était l’Antiquité et donc simplement un ailleurs temporel. Les arts premiers ont été découverts par les Européens lors de la colonisation, ils sont donc, dès leur entrée dans notre monde occidental, synonyme d’ailleurs. Cependant il ne faut pas généraliser : ce que nous appelons « arts premiers » ou de façon plus moderne « arts extra-européens » est en fait composé de civilisations et de cultures différentes. Pour poursuivre ce raisonnement nous avons sélectionné le masque kovave du muséum d’histoire naturelle de La Rochelle, exemple typique de l’art mélanésien. La Mélanésie a beaucoup inspiré les Surréalistes, qui la considérait comme source d’un art exceptionnel, d’« un art magique » disait André Breton, qui incarnait un ailleurs pur et encore sans trop d’influence européenne. Ainsi, petit à petit, nous nous rendons compte que ce qui était d’abord un ailleurs inconnu, puis un ailleurs source de peur ou de moquerie, devient un ailleurs inspirateur. Mais est-il encore de ce fait, un ailleurs? En quoi les arts premiers redéfinissent-ils l’ailleurs pour l’art occidental et dans quelle mesure ont-ils contribué à la création d’un art moderne ?

Le regard éloigné : les colonies un monde obscur et étrange pour les Européens, un monde qu’on veut cacher et détruire

La colonisation est un mouvement vers l’ailleurs de la part des européens ; cet ailleurs est synonyme d’étrange et d’hostilité car la volonté conquérante des Européens fait que, dès leur rencontre avec les autochtones, ils les considèrent tout de suite comme des ennemis. Cependant pourquoi les considérer comme des inférieurs comme cela a été le cas pendant très longtemps ?

Un art religieux

masque kovave

Ce masque kovave appartient à la civilisation Elema vivant dans le Golfe de Papouasie, en Papouasie Nouvelle-Guinée. Il est fait en jonc, tapa (écorce d’arbre tannée), fibres végétales et pigment. La Papouasie fut d’abord un protectorat britannique en 1888 puis devint une colonie australienne en 1902, l’Australie étant elle même une partie de l’empire britannique.

En Papouasie, comme dans beaucoup de civilisations pratiquant les arts premiers, on observe la pratique d’une religion animiste. Les Papous et donc les Elemas croient en des esprits, des forces animant la Nature qui devient un axe majeur de leur art. Les Elemas croient en plusieurs esprits notamment trois principaux : les esprits de la terre, de l’eau et de l’air. Pour comprendre le masque kovave, il faut savoir qu’il sert à un rituel de passage à l’âge adulte pour les jeunes garçons. Ce rituel est l’un des principaux chez les Elemas. Le masque qui devra être porté par le garçon est fabriqué par l’oncle maternel dans la maison des hommes appelée « eravo ». Lors de la fabrication qui est un acte sacré, personne n’a le droit d’entrer dans la eravo, au risque d’attirer la foudre des esprits en colère. Ainsi, le masque, qui est toujours unique, n’est pas fabriqué par le père mais par l’oncle maternel pour son neveu. Une fois fait, le masque est offert au garçon et va lui servir dans le cadre du rite de passage Kovave. Dans le cadre de ce dernier, le garçon doit enfiler le masque qui lui recouvre entièrement le visage (il voit à travers la bouche). Le plus souvent, le masque est accompagné d’un grand pagne de paille qui couvrait l’individu à peu près jusqu’aux genoux. En effet, le masque est censé permettre d’incarner un esprit, ce masque sacré est habité par une puissance mais cela veut aussi dire que le porteur s’expose à un danger en le mettant. Effectivement, soit le porteur est détruit par cette puissance, soit il se l’approprie et devient plus fort. C’est évidemment le deuxième effet qui est recherché lors du rituel : on cherche à acquérir la force qui permet de devenir un Homme.

Le masque Kovave doit justement son nom à l’esprit qui l’habite, l’esprit Kovave. Kovave est un esprit de la brousse pour les Elemas, il est donc associé à la terre. C’est pourquoi avant que les garçons n’entament le rituel, ils doivent enfiler le masque dans la brousse pour que la puissance de Kovave les habite entièrement. On comprend alors l’utilité du costume : il permet une meilleure immersion de l’individu dans le rite, le garçon doit complètement fusionner avec les puissances ancestrales, il n’est plus un Homme le temps du rituel.

Une fois le masque enfilé, le garçon, accompagné des autres jeunes de la tribu devant accomplir le même rite, se rend sur la plage du golfe de Papouasie, où il entame avec les autres initiés une danse très ritualisée qui lui permet encore d’avantage d’être habité par l’esprit kovave. Cette danse se pratique face à la mer, l’élément opposé à l’esprit kovave qui lui est associé à la terre comme nous l’avons dit ci-dessus. Nous pouvons alors émettre une hypothèse quant à ce que représente ce masque. En effet, les Elemas fabriquaient énormément de masques zoomorphes, nous pouvons donc penser que ce masque s’inspire des formes d’un calamar. Et nous utilisons le terme « s’inspire » à dessein, dans la mesure où l’art mélanésien, comme tous les arts premiers, ne pratique pas la mimesis occidental, n’imite pas le réel. Ainsi même s’ il s’inspire des traits du calamar, c’est bien un esprit qu’il représente. Les esprits n’ont pas de représentation figée ou codée comme ce serait le cas chez les occidentaux. La forme du masque est laissée à la libre interprétation de celui qui fabrique le masque.

Cependant le calamar serait un motif cohérent étant donné que le rite kovave, qui dure un mois, s’inscrit, en fait, dans le cycle cérémoniel Hevehe qui peut durer jusqu’à vingt ans ! Cette cérémonie pluriannuelle kovave vénère en grande partie les esprits de l’eau, le rite de passage des garçons n’étant en fait qu’une étape dans un rite plus important, le rituel Hevehe. C’est pourquoi le rite Kovave se fait face à la mer et donc face aux esprits de l’eau. C’est comme si les garçons, en incarnant l’esprit de la terre Kovave, renouaient l’alliance entre la terre et l’eau, et donc permettaient de rééquilibrer la Nature.

C’est premièrement par le fait que ce masque est issu d’un art religieux que les occidentaux l’ont trouvé étrange. En effet, non seulement la religion des Elemas n’est pas une religion monothéiste, mais c’est en plus un religion animiste qui véhicule l’idée d’une symbiose entre la Nature et les Hommes, ce qu’ont eu beaucoup de mal à comprendre des occidentaux en pleine révolution industrielle.

Une culture fermée sur elle même

Cependant la religion n’est pas le seul aspect de ce masque ou en tout cas la religion au sens du culte aux dieux. Ce masque est aussi associé à un acte culturel et social. En effet, l’art mélanésien comme encore, une fois, la plupart des « arts extra-européens », permet aussi une intégration sociale au sein de la tribu.

En effet, sur la plage, lors du rituel kovave, le jeune homme ne se nourrit que de cochon, un des seuls animaux terrestres que mangeaient les Elemas d’Orokolo. Cet acte s’inscrit encore dans la lignée religieuse, puisque Kovave est un esprit de la terre. Mais allons plus loin, ces cochons lors du rituel, les jeunes garçons doivent impérativement les tuer avec un arc et des flèches, les armes des Hommes. Ainsi, au cours du rite, ils apprennent leur place dans la société, la place de l’homme, le combattant et celui qui doit nourrir la tribu. Ce rite a donc aussi un rôle éducatif.kovave 2

De plus, quand on regarde le rite plus attentivement, certes, on peut interpréter ces gestes comme une nouvelle alliance entre la terre et la mer ou entre la Nature et les Hommes, mais pas seulement. En effet, nous savons que la cérémonie Hevehe, dans laquelle s’inscrit le rituel Kovave, est consacrée aux esprits de l’eau, et notamment à l’un de leurs représentants, un monstre marin qui est censé, dans des temps immémoriaux avoir ramené les femmes, ses filles, sur la terre qui n’était habitée que par les hommes. Ainsi ce rituel est bien un rituel de virilisation, puisqu’il oppose la terre, symbole masculin, à la mer, symbole féminin. Cela nous montre que la différence entre les deux sexes n’est pas naturelle chez les Elemas mais bel et bien culturelle et cultuelle. En effet, les filles et les garçons sont éduqués de la même façon jusqu’à la période du passage à l’âge adulte, alors les garçons doivent passer l’épreuve du kovave que nous avons décrite. S’ils échouent, soit ils meurent, soit ils restent considérés comme des femmes, ou en tout cas des êtres asexués et s’occupent des taches quotidiennes féminines. Les femmes étant des êtres magiques n’ont pas besoin d’initiation puisqu’elles sont déjà proches des esprits, ce qui expliquerait qu’elles aient naturellement des signes distinctifs qui la font femme (menstruations).

Le rituel kovave est donc en fait réservé aux hommes et fait partie de leur premier contact avec la religion mais correspond aussi à un premier acte de socialisation. Les femmes n’ont pas ce privilège, d’où leur importance moindre dans la vie culturelle de la tribu, malgré leurs origines divines. Ce sont les hommes qui se chargent de la société humaine, les filles qui deviennent femme sont des êtres destinés à être la source de la vie.

Le rite du masque Kovave est fondamentalement un renouvellement de l’équilibre de la Nature mais aussi de la tribu qui se voit divisée alors en deux parties complémentaires : hommes et femmes. Etant animistes, les Elemas voient la Tribu comme un microcosme, une sorte de reflet de l’univers entier. Pour les Elemas, il n’y a donc pas « d’ailleurs », puisque leur monde est autosuffisant :  à lui seul il contient tout l’univers. Les Elemas ne communiquaient d’ailleurs presque pas avec les peuples environnants. Cette vision du monde est totalement opposée à une vision colonisatrice, ce qui pourrait expliquer l’incompréhension et même le rejet de la culture mélanésienne elema par les Européens. En effet, ces Européens étant venus avec la volonté de trouver un ailleurs à conquérir devaient forcément rejeter une culture qui niait l’existence de cet ailleurs.

carte océanie

L’exposition muséale de cet ailleurs incarné dans les arts mélanésiens, une exposition controversée

L’exposition de cet art mélanésien, comme de tous les arts premiers, s’est faite difficilement et est encore aujourd’hui très controversée. Comme nous l’avons mis en avant, l’art elema mélanésien a toujours une utilité et s’inscrit dans un contexte, perdant donc une part de son sens dès qu’on le ramène en Europe, puisqu’il est décontextualisé. Mais c’est pourtant dans les musées et les expositions que l’on montre ce monde caché, pour la première fois, à tout l’Occident.

Les expositions temporaires, le premier contact des européens avec les arts premiers

Ce sont ces expositions qui vont transformer le regard porté sur les œuvres dites premières. En effet, les colonisateurs ayant détruit la plupart des cultures créatrices de ces arts, le regard européen apporte un nouveau sens à ces œuvres. Malheureusement, il n’est pas toujours pertinent…

En effet, l’exposition coloniale de 1931, à Paris, est l’une des premières fois où le public occidental est mis face aux peuples et aux arts des colonies. Cependant, lors de cette exposition, derrière un discours officiel se voulant informatif et neutre, c’est en fait un entretien des préjugés mis en place par les colonisateurs, qui est justifié. Ce discours consiste à stéréotyper l’autre, à nier sa culture pour mieux justifier la colonisation. Dans cette exposition, les civilisations des colonies étaient tournées en dérision, en particulier les peuples amérindiens, africains et océaniens. L’exposition coloniale et internationale se déroulant à Paris, c’est évidemment les colonies françaises qui étaient les plus mises en valeur. Mais même si la Papouasie n’était que peu présente, la Mélanésie était exposée avec les célèbres Kanaks de Nouvelle Calédonie. On les faisait danser et passer pour des cannibales. Les masques étaient alors portés pour des danses donnant un semblant d’authenticité mais elles perdaient tout leur caractère sacré, puisqu’elles étaient répétées inlassablement pour le plaisir des Européens qui  se confortaient dans leur point de vue étriqué sur le Mélanésien vu comme un sauvage sans civilisation, un païen.

Se liguant contre cette vision coloniale et stéréotypée de plus de la moitié de la population mondiale, les Surréalistes organisèrent une exposition parallèle qu’ils nommèrent la « Vérité sur les colonies ». Un discours révolté accompagnait cette exposition, écrit en particulier par Breton qui vouait une réelle passion aux arts premiers et en particulier aux arts mélanésiens qu’il considérait comme moins classiques que les arts Polynésiens car moins en contact avec les Européens.breton house

Les Surréalistes exposent les faces sombres de la colonisation, le mépris envers les peuples, la violence, le racisme, à travers des objets occidentaux tournant en dérision les colonies et en particulier les « nègres » comme on les appelait à l’époque. Cependant, ils exposent aussi des objets artistiques des peuples colonisés mais sous un meilleur jour, sans artifice autour d’eux, et accompagnés d’interprétations artistiques. Ces objets viennent pour la plupart des collections des Surréalistes eux-mêmes et en particulier de la collection d’André Breton, d’où vient notre masque kovave. Nous avons donc des raisons de penser que ce masque, qui habituellement était exposé dans l’appartement de l’artiste, fut dévoilé au grand public à l’occasion de l’exposition de 1931. Si tel était le cas, Breton aurait alors inauguré le principe d’exposition des arts premiers. On peut également croire, au vu des traces et de l’intérêt que portait Breton à la Mélanésie, qu’il exposa le masque Kovave dans sa galerie Gradiva à Saint-Germain-des-Prés, en 1937.Cette galerie d’art a eu d’abord un but commercial mais s’est en réalité vite transformée en musée. Etant donné l’attachement que portait Breton aux objets de sa collection ethnographique, il ne supportait pas de s’en séparer. La galerie devint donc une vitrine essentielle des arts premiers et aussi le théâtre d’expérience surréaliste. Cela dit, cette galerie fut un échec commercial ce qui entraîna sa fermeture en 1938, empêchant de montrer véritablement la richesse de l’art ethnographique. Il est pratiquement certain, également, que le masque Kovave figurait parmi les nombreux exemples de l’art papou ayant été présentés lors de l’exposition, dédiée aux arts océaniens, présentée par Breton en 1948 et dont le slogan était « Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin », rappelant l’engouement général des Européens pour l’ailleurs.

Les Musée et la mise en vitrine des arts premiers

Les musées accueillirent les arts premiers d’abord comme collection scientifique, s’inscrivant alors dans une démarche anthropologique et présentant ces objets comme des témoignages de l’Histoire de l’Homme, minorant ainsi l’intérêt de leurs dimensions esthétiques. Ce fut le cas par exemple au musée de l’Homme à Paris qui fut fondé en 1937. Ce musée au projet ambitieux de présenter une histoire complète de l’Homme culturellement, socialement et scientifiquement, fut l’un des premiers à recevoir des collections d’arts premiers, si on excepte le musée de la colonisation. Il y avait dans son projet une véritable volonté scientifique avec un centre de recherche, en ethnosociologie notamment, s’attachant à observer les différentes adaptations à leur environnement des peuples du monde et la répercussion de cet environnement sur la création de ces peuples. Il abritait jusqu’en 2004, un masque eharo, de la population Elema d’Orokolo. Ce masque zoomorphe s’inscrit dans un autre rituel important, le rituel eharo, qui s’intègre, comme le rite kovave, dans la cérémonie Hevehe. Sur ce masque, on peut voir un oiseau avec de grandes ailes qui pourrait, peut-être, être une incarnation d’un esprit de l’air, mais il représenterait plus probablement un être mythologique. Ces masques eharo étaient utilisés lors de danse qui racontait le plus souvent l’Histoire de la tribu mais surtout des histoires humoristiques. Contrairement aux autres masques, les femmes pouvaient les porter et même les fabriquer. Certains ethnologues affirment même que les enfants participaient à ces rituels qui étaient essentiellement socialisants et permettaient à la tribu d’affirmer une identité commune à travers la remémoration de son histoire collective et d’un amusement. Nous constatons donc un autre élément important pour comprendre l’art (des masques) en Mélanésie : pour une culture qui n’a pas d’écriture, l’art est aussi un langage qui permet de ne pas oublier.

masque eharo mqb

Ce masque eharo a été transféré en 2006, au musée du Quai Branly, musée dit des « arts extra-européens ». Ce musée a la spécificité de vouloir axer sa muséographie davantage sur l’esthétique des arts premiers que sur l’aspect scientifique. Il érige donc au rang de Beaux arts les arts premiers qui sont pourtant plus proches de l’artisanat, la notion de Beaux arts étant européenne. Cela lui a bien sûr été reproché mais le quai Branly rejoint sur ce point, un des conservateurs du musée de l’Homme, Michel Leiris, qui avait écrit Afrique Noire, sous titré « l’univers des formes ». Michel Leiris, en 1967, y analysait les innovations plastiques des arts premiers en leur consacrant un ouvrage entier. Il leur donnait ainsi leurs lettres de noblesse. Sur la couverture, figurait le Masque Kwele du Congo, devant lequel Malraux eut un véritable choc esthétique. Ce masque figure maintenant au Museum d’Histoire Naturelle de La Rochelle, tout comme notre masque Kovave.

Le Museum tente de concilier à la fois l’aspect esthétique et l’aspect scientifique de ses collections ethnographiques. Ces collections bien plus petites que celles du quai Branly recèlent des perles rares dont notre masque. Exposé en plein centre du troisième étage, il figure à côté d’un autre masque de Papouasie qui porte encore le manteau de feuilles de bananier que les Elemas portaient lors du rituel Kovave. Dans la salle figurent d’autres objets de culte de différentes civilisations, le but étant de créer une atmosphère appropriée pour des objets cultuels qui n’ont rien à voir avec les animaux empaillés situés en dessous.  Grâce à des partenariats avec des artistes pour des expositions temporaires ou à des relations avec le milieu artistique en général, le muséum tente de concilier  l’aspect artistique et scientifique de ses collections.

Cependant on reproche à ce système muséal de dénaturer ces objets en les conservant. En effet, le masque Kovave est prévu pour être éphémère, être détruit après le rite initiatique. Le fait de le conserver annihile donc sa puissance religieuse. Néanmoins, c’est grâce à cela que de nombreuses traces de cultures disparues ont pu être conservées, avec l’espérance de pouvoir un jour retrouver une partie de la mémoire de l’humanité.

Ainsi le premier contact pour l’occidental, avec ce monde mystique qu’on veut lui cacher, se fait à travers des expositions plus ou moins réussies et des musées. Cependant la véritable vitrine des arts premiers c’est l’art occidental.

 

L’art  moderne occidental une visibilité des art premiers à travers une réinterprétation

Les arts premiers ne manquent pas de paradoxes. Si les occidentaux les ont petit à petit acceptés, c’est parce qu’ils les ont vus figurer dans leur art. En effet, les arts premiers ont été un ressourcement esthétique pour les artistes occidentaux en mal d’originalité.

Les surréalistes

man ray nijinska

Les surréalistes ne furent pas les premiers à s’intéresser à l’esthétique des arts premiers. Il y eut auparavant Gauguin et les Marquises ou encore Matisse et le Portrait de Madame Matisse, dont le visage est inspiré d’un masque du Gabon ; mais les Surréalistes sont les premiers à s’intéresser au sens de ces œuvres et non pas seulement à s’inspirer de leur forme, même s’ils iront  loin sur ce terrain également. Ils amorcent alors non pas véritablement un mouvement mais une tendance présente dans de nombreux mouvements de la modernité : le primitivisme.

En premier lieu, les Surréalistes se contentèrent d’explorer les formes diverses et variées que leur proposaient les arts premiers. Man Ray, un des grands Surréalistes, privilégia les arts premiers dans ses premières séries de photographies. Prenons l’exemple de Bronislava Nijinska en1922, qui nous présente un portrait en plan américain de la sœur du célèbre danseur et chorégraphe Nijinski. Nijinska était elle même danseuse et chorégraphe et, à l’époque de la photographie, travaillait sur le ballet les Noces qui employait une esthétique primitiviste dans la mouvance du Sacre du Printemps chorégraphié par son frère. C’est sans doute en référence aux Ballets russes que Man Ray choisit de photographier Nijinska avec les traits d’un masque, mais pas un masque des tribus de Sibérie, comme il en était question dans ses ballets, mais un masque inspiré de « l’art nègre ». On reconnaît de nombreux traits de notre masque Kovave, que Ray avait dû voir chez son ami Breton ; par exemple le traitement de la bouche qui ressemble beaucoup à celui de la bouche de notre masque : la forme ovale mais aussi les motifs dentelés imitant des dents  sont caractéristiques de l’art des Elema. De même, la ligne du nez finissant par une flèche rappelle le nez de notre masque. Enfin, la coiffure de Nijinska dessine trois « pointes » qui rappellent la forme de notre masque. Ceci montre une véritable réappropriation formelle de l’art mélanésien chez les Surréalistes.

Les Surréalistes, en tant que précurseurs des arts modernes, cherchent à se séparer du canon classique, de la perfection formelle « à l’antique ». Ils vont trouver ce ressourcement esthétique dans les arts premiers et en particulier océaniens, comme nous l’avons dit. A partir de là, ils vont allez plus loin et théoriser un nouvel art s’inspirant de « l’art nègre » comme on disait à l’époque. Après une discussion entre Picasso et Senghor, ce dernier décréta : « Le sentiment est nègre et la raison est hellène. »  Ainsi, pour les Surréalistes, l’art premier est synonyme de sentiment, de pulsion brute, sans que la raison intervienne. Cela justifiera leurs diverses méthodes allant dans ce sens, comme l’écriture automatique. Dans l’Anthologie de l’humour noir, écrite bien après le Manifeste du Surréalisme, Breton présente les arts premiers et les « cultures primitives » comme véhiculant : « un fond commun à tous les Hommes, singulier marécage plein de vie où fermentent et se recomposent sans cesse les débris et les produits des cosmologies anciennes, sans que le progrès de la science n’y apporte de changement… », Breton parle aussi de ce fond comme étant « le soi ». Il utilise donc les arts premiers comme exemple d’application des théories freudiennes chères aux Surréalistes. Le Masque Elema deviendrait alors l’exemple de l’expression d’un inconscient collectif que les arts premiers véhiculeraient car ils ne seraient pas corrompus par la civilisation … Ils seraient les « véritables intercesseurs entre le réel et un “au delà de l’image” » comme disait Breton. Ce seraient eux les passeurs vers le fameux « surréel », le monde au-delà des apparences.

Une interprétation européenne des arts premiers qui amènerait à des contresens

Nous nous rendons compte à travers l’analyse des théories et de l’esthétique surréaliste que même les précurseurs de la modernité font des contresens concernant les formes d’expression complexes que sont les arts premiers. En effet, il n’est pas question d’un inconscient collectif dans notre masque kovave, par exemple, mais plus généralement dans toutes les œuvres premières. Les Surréalistes donnent une définition de « la primitivité » comme située aux antipodes de l’homme civilisé, aliéné par le rationalisme. Elle  correspond à l’image d’une humanité réconciliée avec elle-même, restaurée dans ses pouvoirs psychiques originaires. En revenir aux primitifs, c’est donc en revenir à des rapports intimes de l’homme avec la nature. Le « primitif » serait capable de s’exprimer librement sans réfléchir par pulsion et dévoilerait ainsi l’inconscient collectif de l’Humanité.

Pour ce qui est du lien entre la Nature et les Hommes chez les Elemas, c’est bien simple le concept de Nature n’existe pas. Pour les Elemas, tout est culture, comme pour la plupart des tribus mélanésiennes. Étant animistes, l’opposition Nature-Culture n’existe pas chez les Elemas. La plupart des esprits sont en fait des morts illustres issus de la tribu, et pour ce qui est des dieux ils ne sont pratiquement jamais représentés dans l’art mélanésien. La Culture, l’appartenance à la société, est primordiale. L’environnement n’est en fait que la terre ancestrale de la tribu, terre qui fait partie de son Histoire et est donc objet de culture et pas de Nature comme ont pu l’interpréter les Occidentaux. La terre est habitée par la présence humaine selon les Elemas. Aussi, quand les Surréalistes qualifient les arts premiers « d’art révolutionnaire », ils commettraient là encore un contresens. En effet, les arts Elemas expriment au contraire une appartenance à une communauté et s’inscrivent dans une lignée artisanale ancestrale : l’originalité est un concept absent des Arts premiers. En effet, les Beaux Arts, tels que les définissent les Occidentaux n’existent pas en Mélanésie. Les Européens mettent l’objet sur un piédestal, hors de tout contexte si ce n’est artistique, tandis que, dans les Arts Premiers, l’art est un objet du quotidien car c’est une action sociale et religieuse. Enfin le fait de réduire l’art mélanésien à la simple expression d’une pulsion brute de l’instinct est très réducteur voire faux. Les motifs utilisés sur le masque Kovave, ne sont pas de l’abstraction hasardeuse révélatrice d’un inconscient : ce sont des motifs qui ressembleraient davantage à une signature. Ils sont issus d’un apprentissage et marquent eux aussi une appartenance à la tribu Elemas, pouvant également être un signe d’appartenance à une famille, en particulier. Donc quand Jean Dubuffet, ami des Surréalistes, théorise l’art brut et donne à voir des réutilisations de motifs issus de l’art Elemas, comme étant des résurgences d’un inconscient « l’éveil en nous des facultés anesthésiées par l’éducation », il fait également fausse route. Quand il peint, par exemple Dhôtel nuancé d’abricot, il réutilise les couleurs terres du masque Elema mais aussi les motifs comme les lunettes qui à elles seules représentent les yeux et font penser aux yeux de notre masque : un cercle dans un cercle avec un point noir au milieu. Les cheveux de l’écrivain Dhôtel font penser aux fibres végétales accrochées à notre masque.  Dubuffet qui prétendait que l’art, le vrai, c’était l’art hors des codes réutilise pourtant des codes mais des codes elemas.dubufet

Cependant la grande différence, c’est qu’il leur retire tout leur sens. En réalité, les Surréalistes tout comme Dubuffet ont pris les arts premiers comme un alibi pour sortir des sentiers battus de l’art classique et créer autre chose. Mais l’art surréaliste et l’art brut, restent des arts européens, contrairement à ce que voulait nous faire croire Dubuffet. Ils s’inscrivent dans un contexte social occidental même si les artistes de l’art brut sont censés être dénués de culture artistique, nous oserons affirmer qu’ils restent sensibles à leur environnement qui est européen. Ainsi les artistes occidentaux interprèteraient l’art mélanésien pour qu’il coïncide avec leur discours, ils le modèleraient de façon à ce qu’il véhicule un message ou une forme qu’ils veulent voir apparaître dans un art : l’art occidental. Aussi, le monde véritable des arts premiers avec sa complexité et ses codes qui nous échappent est encore la partie immergée de l’iceberg, puisque c’en est une image galvaudée et interprétée que les artistes occidentaux ont montré au public occidental. Peut-on alors vraiment parler d’ailleurs quand celui-ci est assaisonné à la sauce occidentale ? L’ailleurs existe-t-il encore ? Certainement mais il semble encore caché, dissimulé, un autre monde attendant d’âtre découvert.

La complexité sémantique et formelle de ces arts est immédiatement frappante.  Cependant, cette complexité cache tout un monde de croyances et de coutumes qui ont été la plupart du temps dissimulées au public occidental. On ne lui montra d’abord qu’un ailleurs barbare et une négation de la culture. Puis on voulut  nier cet ailleurs en traitant les arts premiers comme s’ils étaient des arts occidentaux et donc les exposer comme tel. Enfin, la réutilisation du premier dans l’art occidental fut la façon de dévoiler à plus grande échelle les arts premiers mais au détriment du sens réel de ces œuvres, dans une simple volonté d’émancipation de l’art académique. Les arts premiers restent donc encore des arts méconnus et un monde de croyances et d’esthétique symbolique cachées à découvrir.

Sources:
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